Fasciné par le travail du peintre américain Edward Hopper, l'artiste autrichien Gustav Deutsch en recompose 13 tableaux. Un travail méticuleux d'architecture pour retrouver couleurs et cadrages précis, qui donne littéralement vie à l'oeuvre de Hopper, tout en nous livrant une tranche d'histoire des États-Unis des années 30 à 60.
C'est bluffant, fascinant, voire obsédant tant est grande la fidélité à l'esprit et à l'atmosphère des toiles.
Positif
Une œuvre méticuleuse et singulière qui interroge en filigrane le médium cinéma sur sa propre histoire et sur son rapport aux autres arts.
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Voyage ou coeur d'Hopper
Se faire une toile. Au sens propre. Se retrouver quatre-vingt dix minutes durant, par la grâce de l’Autrichien Gustav Deutsch, dans l’univers hyperréaliste du peintre Edward Hopper reconstitué
avec une précision maniaque.
Face caméra, une comédienne mue par de farouches idéaux. Son destin capricieux intimement lié à la réalité d’alors. La société américaine considérée, de 1931 à 1963, à travers ses turbulences :
de la grande dépression au combat pour les droits civiques en passant par le guerre froide.
Pour ce faire, le cinéaste imagine – lumineux parti pris – d’insérer son icône dans treize toiles d’Edward Hopper. Treize séquences autant de tableaux vivants dont Lumière du soleil sur Brownstones, Chambre à New York, Une femme au soleil. Direction Paris, New York, Cape Horn, Pacific Palisades... Cette héroïne, la danseuse et chorégraphe Stéphanie Cumming – Mlles Blanchett et Chastain doivent en pâlir de jalousie – lui accorde chair et âme, beauté diaphane et sensualité.
Pas de dialogues, rien d’autre que le monologue intérieur du personnage féminin, les crachouillis de la TSF, le souffle du vent agitant les rideaux, la voix de Joan Baez, la musique de David Sylvian. Guère davantage de mouvements sinon de lents travellings, les langoureux déplacements des êtres. Mélancolie ambiante, puissance du non-dit, du hors champ. On pense à Sweig, à Fitzgerald...
L’illusion est parfaite et il convient, comme l’exprimait si bien Ingmar Bergman, ne pas négliger le pouvoir de l’illusion. Et se glisser dans son ombre à la faveur de la bienveillante obscurité d’une salle de cinéma.
La voix du nord
Gustav Deutsch décida de se pencher sur les oeuvres picturales
d'Hopper en partie à cause de l'importante influence qu'exercèrent les films noirs des années 30 sur le peintre, mais aussi parce que l'artiste influença à son tour nombre de réalisateurs passés
et contemporains tels Hitchcock, Jarmusch, Scorsese ou Wenders. L'oeuvre du peintre fait par ailleurs parfois directement référence au cinéma comme avec "Cinéma à New York"
datant de 1939.
A défaut d'être écrit comme un scénario classique, Shirley : Vision of Reality s'est construit en deux temps. Deutscha d'abord pensé à ce que faisait le modèle avant et après que
l'artiste ait figé son instant sur la toile. Quels étaient ses mouvements, sa vitesse, ses gestes ? Il avait d'ailleurs pensé en premier lieu à prendre une danseuse plutôt qu'une actrice pour le
rôle. Ce n'est que plus tard que le cinéaste réfléchit au caractère et à la vie active de son personnage, privée et professionnelle.
Gustav Deutsch n'est pas seulement
réalisateur, il est aussi architecte. De ce fait, il s'attaqua lui-même au passage des univers 2D spatialement subversifs d'Hopper sur un plateau en trois dimensions. Plusieurs modèles durent
parfois être construits pour se rapprocher de ce qu'avait peint l'artiste.
Chaque tableau correspond à une date précise, année de création par Edward Hopper. Gustav Deutsch a respecté cet ordre chronologique et en a fait de courts chapitres de six ou sept minutes, donnant à voir ce qui se passe avant
et après l'instant figé de l'oeuvre initiale. En tout, 34 ans de vie ont été peints puis portés à l'écran, avec parfois des sauts d'une dizaine d'années, correspondant à des toiles solitaires ou
avec plusieurs personnages que peignaient alors Hopper. Ainsi, Deutsch, pour les 13 tableaux servant de base à son histoire, a fait son choix dans des oeuvres qui ne contenaient que la jeune
femme, sauf pour une toile, "Sun in a Empty Room".